Au bord du Belon (1963)

C’était un jour de grande marée au mois de septembre, le sentier, toujours le même, conduisait à la cale en tournant à travers les pins. C’était ici qu’elle avait l’habitude de venir avec son frère. Elle se rappelait encore ces jours-là.

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Belon en face de Riec

Ils marchaient pieds nus comme elle venait de le faire sur la route caillouteuse. Ils arrivaient à la maison des viviers surplombant la rivière, puis sur la droite ils tournaient dans le petit chemin entre les grands cyprès. Enfin ils étaient sur la cale. Ils retrouvaient Jacques et Françoise, des gosses de leur âge, qui les attendaient en plate et ils s’en allaient à la rame ou la godille sur la rivière.

Aujourd’hui, elle était seule. Pour la première fois, depuis plusieurs années, elle revenait. Elle voulait revoir avant de repartir la plage d’enfance. La plage ! oui, elle l’avait revue, grise, sale, avec trop de monde. Avant, il n’y avait personne, tout était sauvage. Mais maintenant !

Elle avait pourtant voulu tout revoir. Reparcourir les sentiers au-dessus de la rivière.

Partout des fils de fer barbelés ! Partout des pancartes « propriété privée » !

Les rochers n’avaient pas changé. Non, la main de l’homme n’avait pas encore été jusque là ! Lorsqu’elle était arrivée à la Pointe, il n’y avait personne, par bonheur, aucun touriste. Elle s’était assise un moment sur un bloc de granit entre les bruyères, face au large. Le soleil s’éclaboussait en nappes étincelantes dans l’eau, en bas. La Mer s’engouffrait dans les grottes et faisait résonner son souffle.

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La Pointe

Puis, elle était repartie, lasse, très lasse, sur la route caillouteuse. La rivière n’était plus accessible par le sentier au-dessus de la rivière. Il fallait prendre la route des viviers, puis le petit chemin à travers les grands cyprès.

Elle passa derrière la maison, quelques marches encore, elle était sur la cale. Avant, c’est là qu’elle venait avec son frère, c’est là qu’ils rencontraient Jacques et Françoise.

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Cale de Beg Porz par très grande marée

Aujourd’hui, rien de tout cela.

Le soleil l’éblouissait, lui faisait mal aux yeux. Elle avait envie de pleurer. Elle mit sa main au-dessus des yeux.

Sur la rivière, un petit bateau rouge.

À bord, deux personnes.

Non, ce ne pouvait être vrai !

Tout vacillait. Tout bourdonnait !

Elle ouvrit les yeux en grand.

La rivière n’avait pas changé.

Toujours ce calme étrange, un peu étouffant par moment. Un vent très léger soufflait dans les pins. Elle croyait entendre encore le clapot de l’eau contre la carène du bateau. C’était bien les mêmes pins, la même cale, les mêmes rochers, le même vent dans les pins.

Et là-bas, au milieu de la rivière, elle les reconnaissait maintenant, Jacques et Françoise dans leur bateau rouge.

C’était bien eux, les compagnons de son enfance. Ils avaient grandi. Évidemment. Cela faisait si longtemps qu’elle ne les avait vus !

Elle entendait le bruit confus de leurs voix portées par la Mer et le vent.

Ils pêchaient.

Elle voulut les appeler.

Mais elle pensa à la plage grise et sale, à la rivière inaccessible, aux fils de fer barbelés et aux pancartes. Son cri s’étrangla dans la gorge.

La nausée, qu’elle avait déjà vaguement sentie tout à l’heure, revenait. Plus la peine maintenant. Eux aussi avaient dû changer.

Ce monde n’était plus pour elle. Elle n’était plus de ce monde.

Elle regarda sa montre. Il était temps, temps de repartir, temps de rentrer.

Elle aurait pu les appeler.

Mais elle préféra partir.

Aucun goéland n’était sur la côte. Les oiseaux s’étaient envolés, la laissant seule à terre, pauvre mouette prisonnière des hommes, du temps, de la vie.

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Mouette au-dessus du Belon

Il fallait partir.

Arrivée sur la route surplombant les rochers, elle se retourna une dernière fois.

Là-bas, sur la rivière, le petit bateau rouge s’en allait. Elle le voyait à travers les troncs des pins s’éloigner. Plus de godille silencieuse, ils avaient mis le moteur !

Et l’eau clapotait toujours…

Gaelle Kermen
(Paris internat lycée des Maraîchers), 19 janvier 1963)


Extrait du Journal 60 (1960-1969), publié en 2011, reformaté sur Scrivener et republié en 2018

Crédit photos de l’auteur en 2017 (Beg Porz, Belon)

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